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Lecture estivale (4)

Mathilde, Werner et Nelly, les trois protagonistes (image tirée de la captation de la pièce)

Il leur proposa Schubert.

Les Lieder. Un par jour. Tous les jours. Il déciderait du choix.

Ce serait à dix-sept heures précises, sans exception. Il fallait organiser un piano dans une salle adjacente avec une bonne température, un bon plancher et un accordeur. Elles pourraient répéter en début d’après-midi. L’ordonnance fournirait l’eau sucrée tiède, les partitions, un lutrin, une lime à ongles et un métronome. Tant que la qualité de l’exécution resterait convenable, elles n’auraient plus l’obligation de tresser à l’usine. Elles seraient mieux nourries et pourraient prendre un bain. Un tous les deux jours, alternativement. Le savon serait fourni. Il y aurait même des fleurs.

En complément de l’exécution musicale, Madame Aubry devra écrire des textes. Des textes qui devraient être inspirés par le Lied du jour avec cette obligation d’être divertissants, captivants et inciter à l’élévation de l’âme.

Chemin Venel, p. 187, Ed. de L’Aire, 2009


Martine Chevalier en écrivant Chemin Venel lève un pan de son histoire personnelle. Fille de la cantatrice genevoise Nelly Aubry, elle va s’inspirer de cette figure maternelle pour écrire son roman. Comme elle le raconte dans le programme de soirée du Grand Théâtre «toute mon enfance a été bercée par les récits mystérieux et fascinants que ma mère égrenait sur son art vocal et les affres émotionnelles qui, forcément, en découlaient […]. A ces moments, elle parlait toute seule, invectivait des partitions qui ne livraient pas assez vite leurs clés, prenait à partie le compositeur, enlevait et remettait ses petites lunettes rondes pour mieux cerner l’acrobatie vocale que demandaient les notes sur la portée» (in: Tant qu’il y aura des âmes, p. 15).

La cantatrice Nelly Aubry s’engage durant la guerre pour soutenir l’armée dans un projet patriotique. Ce sera La cité sur la montagne. Ensuite, la fiction prend le relais sur la réalité. La Nelly du roman et sa pianiste Marcelle Nemsky, sous l’influence de cette dernière, se produisent à l’étranger, en Allemagne, puis à Budapest où elles sont arrêtées pour être conduites dans un camp de travail, à Rechlin. Là, où la musique devient “protectrice” d’un plus mauvais sort encore… 

Si Nelly Aubry s’est produite maintes fois à Genève, notamment lors des concerts d’été organisés au kiosque du Jardin Anglais début des années trente, la Nelly de fiction est montée sur les planches du Grand Théâtre de Genève en 2009. L’adaptation dramatique du regretté François Dupeyron a pour titre Conversations à Rechlin. La bibliothèque dispose d’une présentation de l’œuvre réalisée par l’équipe du Grand Théâtre ainsi que de nombreux recueils des Lieder de Schubert.

cop. Magali Dougados, GTG

Retrouvez les précédents billets de cette rubrique d’été:

Lecture estivale (1)

Lecture estivale (2)

Lecture estivale (3)

Un souffle s’éleva

Le Parc Barton après le 13 août dernier

A l’heure où les pompiers et les employés du SEVE constatent les dégâts causés jeudi 13 août dernier par l’orage, notamment au Parc Barton sur la rive droite, peut-être avez-vous employé le terme de « déluge » pour qualifier cette fin de journée tempétueuse.

Dans nos collections, un document unique est lié au Consul britannique Daniel F. P. Barton. Si ce mécène est connu pour avoir fait construire le Victoria Hall pour l’Harmonie nautique en 1894, pour l’avoir offert dix ans plus tard à la Ville de Genève, il est également lié au Déluge de Camille Saint-Saëns.

En effet, dans le contexte du nouveau Théâtre de Genève construit en 1879, une série de concerts d’abonnement est créé sous l’impulsion de Hugo de Senger. Ces concerts bénéficient de la générosité de Daniel F. P. Barton qui fait également partie du comité. En novembre 1884, la saison débute par le Festival Camille Saint-Saëns. En seconde partie est joué le Déluge dont la direction est confiée au compositeur lui-même. Le critique musical de l’époque dira dans son article : «  Il y a des pages très remarquables, en particulier la scène de l’inondation… ».

En souvenir de cette soirée, le compositeur offre le manuscrit de sa partition au mécène britannique. En 1908, Madame Barton en fait don au Grand Théâtre. On peut lire dans le registre de l’époque : « Madame Veuve Daniel Barton en a fait cadeau à la Ville de Genève (en 1908) qui l’a déposée à la bibliothèque du théâtre ». Et c’est par ce biais que le manuscrit fait partie aujourd’hui de nos collections. Le manuscrit de la réduction piano-chant du Déluge est conservé à la BNF et est consultable sur Gallica.

Détail du manuscrit de Saint-Saëns, BMU RA 830

Plusieurs partitions récentes du Déluge peuvent s’emprunter à la bibliothèque afin de découvrir ou  faire découvrir cette œuvre peu présente au répertoire.

Un monstre sans nom

Frontispice gravé de la seconde édition de Frankenstein

C’est en 1816 que Mary Godwin, fille d’un philosophe et d’une féministe avant-gardiste, conçoit l’idée d’une histoire fantastique, archétype du récit d’épouvante et matrice de la science-fiction, dans la villa Diodati, à Cologny, sur les bords du lac Léman, où elle est l’hôtesse de lord Byron avec son amant, le poète romantique Shelley, nouveau Narcisse noyé dans la baie de Livourne quelques années plus tard. Elle a dix-neuf ans. Que cette orpheline de mère à un an ait perdu coup sur coup la plupart de ses enfants en bas âge explique peut-être le rêve de résurrection et d’immortalité que matérialise son roman épistolaire gothique, fait de récits enchâssés comme les générations dans le ventre de la femme.

La seconde édition, révisée, voit le jour en 1831, treize ans après l’édition originale parue sous le voile de l’anonymat. Son frontispice gravé montre la toute première représentation du monstre sans nom créé par le nouveau Prométhée qu’est le savant suisse Victor Frankenstein. Pris de terreur, le médecin s’enfuit de son laboratoire au moment où les premières convulsions secouent les chairs mortes qu’il a assemblées.

«La chose» née de matière inerte galvanisée n’aura de cesse de se venger du démiurge qui l’a abandonnée et qui refuse de donner une Eve à ce nouvel Adam, par crainte de perpétuer la monstruosité meurtrière à laquelle il a donné une étincelle de vie faustienne.

L’imaginaire populaire prendra le parti métonymique de transférer à la créature le nom de son créateur.

Lecture estivale (3)

Cette rubrique estivale vous accompagnera tout l’été. Elle vise à donner quelques pistes de lecture où la musique est présente, sans en être le sujet principal.

Musicien gnaoua en décembre dernier
Photo: Fadel Senna / AFP

La chaleur des jours d’été, la langueur qui rythme les heures… Voilà le moment propice pour faire de la musique autrement… Ou, comme nous invite l’auteur Alberto Ruy Sánchez, pour voir la musique plutôt que de l’entendre ou la pratiquer. Dans son roman Neuf fois neuf choses que l’on dit de Mogador, la ville portuaire d’Essaouira bat la mesure. Au rythme du vent, au rythme des corps, au rythme des jeux d’ombre et de lumière. Et l’écrivain rythme son écriture de neuf chapitres divisés en 9 parties. Le huitième chapitre est consacré à la musique.

67.
La musique retentit si bien dans tous les coins du port et même dans ses rues courbes que la plus appréciée par tous est celle qui ne s’entend pas mais se voit. Elle n’est dépourvue ni de composition ni d’harmonie, ses proportions sont parfaites, et l’on peut en suivre la partition du regard en se livrant aux émotions que suscitent ses intensités et ses pauses. C’est une musique pour le regard: démarche à la fois légère et lourde des adolescents amoureux; choeur de mains qui donnent et prennent argent et objets sur les marchés; amples gestes des pêcheurs qui lancent leurs filets et petites mouvements secs quand ils les réparent sur un quai; allure à quatre temps des chameaux qui entrent dans la ville après avoir traversé le Sahara chargés de sel de Tombouctou; battements des paupières de ceux qui regardent fixement l’horizon par-delà les murailles; frottements des brosses des peintres qui appuient la millième partie du poids de leur corps sur la toile; mouvements de tête de chats qui guettent du haut des toits, des tours et des couronnements ornés des murs; interminable et laborieux coucher de soleil quotidien.”

pp. 56-57, Ed. Les Allusifs, 2006, no. 039

Inutile d’aller aussi loin, laissez-vous capter par ce jeu de l’observation dans votre environnement: chacun y trouvera la musique qui lui convient!

Quant à Essaouira, son festival, le «Woodstock marocain», annulé cet été, célèbre la «musique qui s’entend» :  la musique Gnaoua (ou Gnawa), inscrite fin 2019 sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’Unesco.

Retrouvez les précédents billets de cette rubrique d’été:

Lecture estivale (1)

Lecture estivale (2)

Fonds Dany Gignoux (5): le classement, l’inventaire et la mise en ligne

Lorsqu’un fonds de photographies entre au Centre d’iconographie, vient ensuite le temps de sa mise en valeur et de son inventaire.

Pour le rendre visible aux yeux du public, il faut décrire les images ou les pièces le constituant dans la base de données «Bibliothèque de Genève, Collections iconographiques». Depuis ce site Internet, le public peut faire des recherches et accéder directement aux photographies par des mots-clés ou naviguer à l’aide du plan de classement.

Page relative à Dany Gignoux dans la base de données «Bibliothèque de Genève Collections iconographiques»

Le plan de classement décrit l’ordre dans lequel le fonds est conservé et hiérarchisé. Il peut avoir été prévu par l’artiste, et dans ce cas il est conservé comme tel, ou développé en fonction des thèmes apparents du fonds. Il permet de classer, d’organiser et de retrouver les parties du fonds.

Il doit être clair et logique, pour ne pas dire pratique et simple, afin de permettre le classement en respectant les supports. Il précède le travail de description des pièces, série par série ou une à une (selon leur importance), puis de leur numérisation et mise en ligne sur le site des collections pour les rendre accessibles au public.

Pour le fonds D. Gignoux, le plan de classement qu’elle avait développé pour son usage professionnel a été conservé. La difficulté réside cependant dans la diversité des supports puisqu’il n’y a pas seulement des photographies, mais aussi de la documentation, des publications… Il a donc fallu travailler à établir des liens entre les différentes entités.

Retrouvez les autres billets de blog consacrés au fonds Dany Gignoux:

Fonds Dany Gignoux (1): histoire de l’arrivée d’un grand fonds de photographies au Centre d’iconographie

Fonds Dany Gignoux (2): pourquoi ce fonds arrive-t-il à la Bibliothèque de Genève?

Fonds Dany Gignoux (3): les travaux préparatoires et le déménagement au Centre d’iconographie

Fonds Dany Gignoux (4): le traitement physique des fonds photos pour une conservation optimale

Guirlande de vers

Paul Celan

Pour prendre son mal en patience, rien ne vaut une couronne de vers. Trois Paul l’illustreront.

En 1915, Paul Claudel, fervent catholique, publie sous le titre de Corona Benignitatis Anni Dei des hymnes «naissant sous le pas des heures sacrées».

Succombant contre toute attente sur le tard à la passion amoureuse, l’auteur du Cimetière marin, «où tant de marbre est tremblant sur tant d’ombre», Paul Valéry, meurt sans avoir édité son dernier recueil, Corona et Coronilla, couronne et couronnette poétiques dédiées à Jeanne Loviton, sa liaison de sept ans, qui le renvoya à ses cahiers quelques jours avant la Libération:

Le temps vaincu succombe, et le baiser vainqueur
De l’absence sans nom dont un nom me délivre,
Boit dans l’ombre à longs traits le feu qui nous fait vivre !

Juif de Bucovine né en 1920, Paul Celan élit pour nom de plume une anagramme de son patronyme, comme pour acter que l’Holocauste a rebattu les lettres de ses papiers d’identité en anéantissant tous ses proches. Du naufrage de la guerre, il ne sauve que la langue de ses bourreaux, qu’il transforme en une «contre-langue» opposée au silence qui recouvre les décombres. Son œuvre hermétique, abrupte, ardue, fait de lui, sans conteste, le plus grand poète d’expression allemande de l’après-guerre.

En 1952, il fait paraître un poème de lyrique amoureuse intitulé «Corona» dans son recueil Mohn und Gedächtnis (Pavot et mémoire):

L’automne mange sa feuille dans ma main : nous sommes amis.
Nous écalons le temps et nous lui apprenons à marcher :
le temps retourne dans sa coquille. (…)
Il est temps que la pierre consente à fleurir,
qu’un cœur batte au rythme de l’agitation.
Il est temps que le temps vienne.
Il est temps.