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Un monstre sans nom

Frontispice gravé de la seconde édition de Frankenstein

C’est en 1816 que Mary Godwin, fille d’un philosophe et d’une féministe avant-gardiste, conçoit l’idée d’une histoire fantastique, archétype du récit d’épouvante et matrice de la science-fiction, dans la villa Diodati, à Cologny, sur les bords du lac Léman, où elle est l’hôtesse de lord Byron avec son amant, le poète romantique Shelley, nouveau Narcisse noyé dans la baie de Livourne quelques années plus tard. Elle a dix-neuf ans. Que cette orpheline de mère à un an ait perdu coup sur coup la plupart de ses enfants en bas âge explique peut-être le rêve de résurrection et d’immortalité que matérialise son roman épistolaire gothique, fait de récits enchâssés comme les générations dans le ventre de la femme.

La seconde édition, révisée, voit le jour en 1831, treize ans après l’édition originale parue sous le voile de l’anonymat. Son frontispice gravé montre la toute première représentation du monstre sans nom créé par le nouveau Prométhée qu’est le savant suisse Victor Frankenstein. Pris de terreur, le médecin s’enfuit de son laboratoire au moment où les premières convulsions secouent les chairs mortes qu’il a assemblées.

«La chose» née de matière inerte galvanisée n’aura de cesse de se venger du démiurge qui l’a abandonnée et qui refuse de donner une Eve à ce nouvel Adam, par crainte de perpétuer la monstruosité meurtrière à laquelle il a donné une étincelle de vie faustienne.

L’imaginaire populaire prendra le parti métonymique de transférer à la créature le nom de son créateur.

Lecture estivale (3)

Cette rubrique estivale vous accompagnera tout l’été. Elle vise à donner quelques pistes de lecture où la musique est présente, sans en être le sujet principal.

Musicien gnaoua en décembre dernier
Photo: Fadel Senna / AFP

La chaleur des jours d’été, la langueur qui rythme les heures… Voilà le moment propice pour faire de la musique autrement… Ou, comme nous invite l’auteur Alberto Ruy Sánchez, pour voir la musique plutôt que de l’entendre ou la pratiquer. Dans son roman Neuf fois neuf choses que l’on dit de Mogador, la ville portuaire d’Essaouira bat la mesure. Au rythme du vent, au rythme des corps, au rythme des jeux d’ombre et de lumière. Et l’écrivain rythme son écriture de neuf chapitres divisés en 9 parties. Le huitième chapitre est consacré à la musique.

67.
La musique retentit si bien dans tous les coins du port et même dans ses rues courbes que la plus appréciée par tous est celle qui ne s’entend pas mais se voit. Elle n’est dépourvue ni de composition ni d’harmonie, ses proportions sont parfaites, et l’on peut en suivre la partition du regard en se livrant aux émotions que suscitent ses intensités et ses pauses. C’est une musique pour le regard: démarche à la fois légère et lourde des adolescents amoureux; choeur de mains qui donnent et prennent argent et objets sur les marchés; amples gestes des pêcheurs qui lancent leurs filets et petites mouvements secs quand ils les réparent sur un quai; allure à quatre temps des chameaux qui entrent dans la ville après avoir traversé le Sahara chargés de sel de Tombouctou; battements des paupières de ceux qui regardent fixement l’horizon par-delà les murailles; frottements des brosses des peintres qui appuient la millième partie du poids de leur corps sur la toile; mouvements de tête de chats qui guettent du haut des toits, des tours et des couronnements ornés des murs; interminable et laborieux coucher de soleil quotidien.”

pp. 56-57, Ed. Les Allusifs, 2006, no. 039

Inutile d’aller aussi loin, laissez-vous capter par ce jeu de l’observation dans votre environnement: chacun y trouvera la musique qui lui convient!

Quant à Essaouira, son festival, le «Woodstock marocain», annulé cet été, célèbre la «musique qui s’entend» :  la musique Gnaoua (ou Gnawa), inscrite fin 2019 sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’Unesco.

Retrouvez les précédents billets de cette rubrique d’été:

Lecture estivale (1)

Lecture estivale (2)

Fonds Dany Gignoux (5): le classement, l’inventaire et la mise en ligne

Lorsqu’un fonds de photographies entre au Centre d’iconographie, vient ensuite le temps de sa mise en valeur et de son inventaire.

Pour le rendre visible aux yeux du public, il faut décrire les images ou les pièces le constituant dans la base de données «Bibliothèque de Genève, Collections iconographiques». Depuis ce site Internet, le public peut faire des recherches et accéder directement aux photographies par des mots-clés ou naviguer à l’aide du plan de classement.

Page relative à Dany Gignoux dans la base de données «Bibliothèque de Genève Collections iconographiques»

Le plan de classement décrit l’ordre dans lequel le fonds est conservé et hiérarchisé. Il peut avoir été prévu par l’artiste, et dans ce cas il est conservé comme tel, ou développé en fonction des thèmes apparents du fonds. Il permet de classer, d’organiser et de retrouver les parties du fonds.

Il doit être clair et logique, pour ne pas dire pratique et simple, afin de permettre le classement en respectant les supports. Il précède le travail de description des pièces, série par série ou une à une (selon leur importance), puis de leur numérisation et mise en ligne sur le site des collections pour les rendre accessibles au public.

Pour le fonds D. Gignoux, le plan de classement qu’elle avait développé pour son usage professionnel a été conservé. La difficulté réside cependant dans la diversité des supports puisqu’il n’y a pas seulement des photographies, mais aussi de la documentation, des publications… Il a donc fallu travailler à établir des liens entre les différentes entités.

Retrouvez les autres billets de blog consacrés au fonds Dany Gignoux:

Fonds Dany Gignoux (1): histoire de l’arrivée d’un grand fonds de photographies au Centre d’iconographie

Fonds Dany Gignoux (2): pourquoi ce fonds arrive-t-il à la Bibliothèque de Genève?

Fonds Dany Gignoux (3): les travaux préparatoires et le déménagement au Centre d’iconographie

Fonds Dany Gignoux (4): le traitement physique des fonds photos pour une conservation optimale

Guirlande de vers

Paul Celan

Pour prendre son mal en patience, rien ne vaut une couronne de vers. Trois Paul l’illustreront.

En 1915, Paul Claudel, fervent catholique, publie sous le titre de Corona Benignitatis Anni Dei des hymnes «naissant sous le pas des heures sacrées».

Succombant contre toute attente sur le tard à la passion amoureuse, l’auteur du Cimetière marin, «où tant de marbre est tremblant sur tant d’ombre», Paul Valéry, meurt sans avoir édité son dernier recueil, Corona et Coronilla, couronne et couronnette poétiques dédiées à Jeanne Loviton, sa liaison de sept ans, qui le renvoya à ses cahiers quelques jours avant la Libération:

Le temps vaincu succombe, et le baiser vainqueur
De l’absence sans nom dont un nom me délivre,
Boit dans l’ombre à longs traits le feu qui nous fait vivre !

Juif de Bucovine né en 1920, Paul Celan élit pour nom de plume une anagramme de son patronyme, comme pour acter que l’Holocauste a rebattu les lettres de ses papiers d’identité en anéantissant tous ses proches. Du naufrage de la guerre, il ne sauve que la langue de ses bourreaux, qu’il transforme en une «contre-langue» opposée au silence qui recouvre les décombres. Son œuvre hermétique, abrupte, ardue, fait de lui, sans conteste, le plus grand poète d’expression allemande de l’après-guerre.

En 1952, il fait paraître un poème de lyrique amoureuse intitulé «Corona» dans son recueil Mohn und Gedächtnis (Pavot et mémoire):

L’automne mange sa feuille dans ma main : nous sommes amis.
Nous écalons le temps et nous lui apprenons à marcher :
le temps retourne dans sa coquille. (…)
Il est temps que la pierre consente à fleurir,
qu’un cœur batte au rythme de l’agitation.
Il est temps que le temps vienne.
Il est temps.

Lecture estivale (2)

Cette rubrique estivale vous accompagnera tout l’été. Elle vise à donner quelques pistes de lecture où la musique est présente, sans en être le sujet principal.

L’attente dans les couloirs du Conservatoire, avant l’entrée dans la salle d’audition
(Photo: www.concoursgeneve.ch)

“Ma chérrie, chanter c’est comme la vie, il y a des contradictions. Il faut de la douceur et de la force, il faut le corps mais il faut l’âme, sinon ce n’est qu’une farce. Vous avez la beauté intérieure, ma chérrie, l’âme, la sincérité qui manquent à tant de chanteurs, et la richesse du timbre, et la profondeur du son, vous êtes bénie des dieux, vous avez tout!, Sauf – Mme Volk fit une pause – un peu de patience! Vous avez une voix: laissez-lui le temps de grandir! Ecoutez votre corps! Aimez-le, soyez douce avec lui. Allez, on reprend. Ouvrez les côtes, allez plus bas que le diaphragme, là, comme cela, vous donnez de la puissance à votre voix et vous deviendrez vraiment une “grande soprano”, ma chérrie, grande par la voix et grande par la gloire. Recommencez depuis le début.

Elle retourna au piano. Tatiana s’exécuta, reprit tout l’air et le conclut à la perfection par le morir en sol dièse qu’elle rendit piquant comme deux banderilles.

 Heidi Volk ôta lentement ses lunettes, puis regarda en direction d’Armand.

 – Elle est prête pour le Concours[1].

Armand regardait Tatiana et ne répondit pas.

Heidi Volk reprit:

Musetta[2] est trop souvent chantée comme un rôle de cocotte. Tatiana lui rend son humanité. Elle m’a émue.

Elle resta un instant pensive.

– Mais une carrière ne s’arrête pas à un concours. Merci mille fois d’être venu assister à la leçon, Armand, vous voyez, on avance.

– C’est moi qui vous remercie. Armand et Tatiana descendirent en silence l’escalier qui menait au foyer du rez-de-chaussée, puis les marches extérieures qui donnaient sur la place Neuve. Armand tendit la main et dit: “C’était magnifique”, n’attendit aucune réponse et partit très vite vers le boulevard du Théâtre. Il emprunta le passage piéton, omit de regarder sur sa droite, et un motocycliste l’évita de justesse. Tatiana le vit s’éloigner; il courait presque. Elle rangea ses partitions dans son sac, en ajusta la bandoulière et se dirigea vers la Treille.

Victoria Hall, p. 136-137, Actes Sud (Babel, no. 726)


[1] référence au Concours de Genève dont le chant est l’une des huit disciplines présentes en alternance

[2] rôle de soprano dans l’opéra La Bohême de Giacomo Puccini dont nous possédons plusieurs partitions

Le roman a pour décor tout ce qui entoure la bibliothèque musicale : la prestigieuse salle du Victoria Hall, le Concours de Genève, la Place Neuve, la Treille… Metin Arditi par l’entremise de deux personnages – Armand, riche banquier privé, collectionneur et Tatiana, jeune soprano tchèque, fille d’un antiquaire à Prague – dresse le portrait de sa ville d’adoption avec pour trame de fond la musique. Laissez-vous emmener dans ce Victoria Hall littéraire, où les allusions musicales et géographiques vous étonneront!

Pour emprunter ce roman, c’est par ici.

Retrouvez la Lecture estivale (1) ici.

Des anges pas si genevois que ça?

Le premier incunable imprimé à Genève en 1478, Le livre des saints anges, ne comporte pas le nom de sa ville sur la première page, mais à la fin, dans le colophon. Il a été produit par un imprimeur d’origine bavaroise du nom d’Adam Steinschaber, dont on ne sait pas grand’chose: ni date de naissance, ni date de mort. Juste qu’il imprima une douzaine d’ouvrages durant les trois années qu’il passa à Genève, tous de belle facture et en caractères gothiques.

Ce premier livre porte sur un sujet qui n’est pas spécifiquement genevois: les anges. Mais il s’agit tout de même du plus important traité sur le sujet au Moyen Âge. On y parle, sur près de 380 pages, de la nature des anges, de leur hiérarchie, de leur fonction, de leur puissance et de l’archange saint Michel. Ce traité a été rédigé à l’origine, en 1392, en catalan, par le moine Francisco Ximenes, un éminent théologien et penseur sociopolitique, né à Gérone.

Mais la première fois qu’il sera imprimé, ce sera en français et à Genève. L’exemplaire que la Bibliothèque de Genève possède (BGE Bc 207) provient du couvent de Cluses, en Savoie. Il n’en existerait plus qu’une dizaine de par le monde. Le nôtre possède encore en partie sa reliure d’origine en cuir, tendu sur deux planchettes de bois. Il n’est entré dans la Bibliothèque qu’en 1811, suite à un don du préfet du Léman.

Une centaine d’incunables ont été imprimés à Genève entre 1478 et 1500. La Bibliothèque de Genève abrite dans ses fonds plus de 460 incunables sortis des presses de toute l’Europe.